Ce n'était pas qu'une plume, c'était aussi une allure. Un dandy presque tout de blanc vêtu, du costume de flanelle coupé sur mesure au veston en passant par les chaussures bicolores dont il avait dessiné les guêtres. Mais sa vie et ses avis étaient beaucoup moins immaculés. Tom Wolfe ne faisait pas dans les consensus. Originaire du Sud des Etats-Unis (Virginie), en 1930, Wolfe est le fils du rédacteur en chef d'une revue agricole conservatrice, ce qui expliquera pourquoi plus tard il se déclarera “seul écrivain républicain” et votera Bush en 2004. A 5 ans déjà, le gamin sait qu'il veut être écrivain. Une fois à l'Université, il frappe fort lors de son doctorat en études américaines à Yale. Il est tellement véhément dans sa critique de l'influence communiste sur les écrivains américains du début du XXe siècle, que ses professeurs lui demandent de mettre de l'eau dans son vin. Comme papa, il sait manier les mots et devient journaliste dès 1956 dans un canard local du Massachusetts avant de rejoindre deux ans plus tard le Washington Post, dont il est le correspondant à La Havane. Un job de rêve.

 

Style “acid”

 

Mais c'est à New York qu'il se révèle, affutant son style dans des reportages publiés dans le New York Herald Tribune, l'Esquire ou le très rock Rolling Stone. Dans les années 1960, il s'impose avec Norman Mailer, Truman Capote, Joan Didion et Hunter S. Thompson comme l'un des chantres du “Nouveau Journalisme”. Ses articles construits comme des romans, scène par scène, cachent en leur fond une analyse critique de la société américaine. Sa marque de fabrique ? Ecrire à la première personne, manier la ponctuation de façon révolutionnaire et signifier l'appartenance sociale des protagonistes. Son style se situe entre le journalisme et la littérature à l'image de ses ouvrages L'Étoffe des héros (1957) sur la conquête spatiale et Acid test (1968). Cette chronique hallucinée et hallucinante de l'aventure contre-culturelle des Merry Pranksters, marginaux des 60's en virée à bord du bus de Ken Kesey (auteur de Vol au-dessus d'un nid de coucou) conduit par Neal Cassady, le héros de Sur la route de Kerouac, a été écrit sans LSD mais provoque des effets psychédéliques sur les esprits par ses formules enlevées. “Le voyage en autobus devenait toute une allégorie de la vie” écrit-il.

 

Foire aux vanités

 

Wolfe tardera à écrire son premier roman, mais c'est une révélation. Le Bûcher des vanités (1987), s'arrache à 2 millions d’exemplaires aux États-Unis. L'auteur y épingle les golden boys de Wall Street dans une satire acerbe et fine. Jamais tiède, il s'attaquera dans son deuxième roman, Un homme, Un vrai (1998) aux tensions raciales de la ville d'Atlanta et aux travers de l'upper society blanche. Pourfendeur insatiable des vanités humaines en tout genre, il abordera aussi les classes sociales dans Moi, Charlotte Simmons (2004) dans le cadre d'une grande université américaine. Influencé par Dickens, Steinbeck, Balzac et surtout Zola (son idéal absolu même si il était “de gauche”), il a pour ambition de décrire le plus subtilement la société de son époque. Sa vision sans concession de ses contemporains dépeint tous leurs vices, la corruption, le laxisme, l'obsession du paraître, la paresse ou encore les addictions (sport, drogue, boisson). Personne n'en sort indemne, que ce soit les professeurs, les psys, les amateurs d'art, les hommes politiques ou les magnats de l'immobilier.

 

Pyrotechnie verbale

 

Je suis souvent accusé de donner une image horrible des Etats-Unis. Mais je ne décris que ce que les gens font” déclare Wolfe en 2013 dans une interview pour le magazine Lire. La grande force de l'écrivain, c'est son travail acharné et sa précision. Il se documente pendant des mois sur les décors de ses livres, accumule les nuits blanches et multiplie les interviews pour des descriptions au réalisme quasi radioscopique. Les thèmes racoleurs qu'il aborde et sa formation de journaliste poussent certains critiques à taxer son travail de pur divertissement. Mais son écriture haletante qualifiée par le New York Times de “pyrotechnie verbale” est loin de se réduire à de la matière à faire des films (L'étoffe des héros et Le Bûcher des Vanités sont tous deux devenus des productions hollywoodiennes dont l'une par De Palma). Wolfe est décédé le 14 mai 2018, après avoir été hospitalisé pour une infection. L'heure de vérité pour voir si là-haut, le ciel est plus blanc que les noirs désirs des hommes qu'il a si bien décrit ici-bas.